Archive for novembre, 2015


La démocratie n’est pas la guerre, par Edwy Plenel

Le débat sur l’état d’urgence est une question d’efficacité : quelle est la bonne riposte au défi totalitaire de l’État islamique ? La surenchère sécuritaire de la présidence Hollande est une réponse de court terme, inspirée par l’immédiateté politicienne plutôt que par le souci de solutions durables. Concédant à l’adversaire une victoire symbolique, elle désarme notre société autant qu’elle la protège, mettant en péril nos libertés individuelles et nos droits collectifs. 

Il n’y a pas, d’un côté, des gouvernants responsables et, de l’autre, des commentateurs irresponsables, des hommes d’État versus des enfants de chœur, des impliqués face à des indifférents. Les six députés – trois socialistes, trois écologistes – qui, jeudi 19 novembre, ont voté contre la prolongation pour trois mois de l’état d’urgence, alors même que, légalement, il pouvait encore durer six jours, ne sont pas moins soucieux de leurs concitoyens et sensibles à leur sécurité que les promoteurs de cette fuite en avant vers l’état d’exception et, par conséquent, la mise en suspens de la démocratie. 

Car la démocratie, ce n’est pas simplement le fait de voter, qui n’en est qu’un des instruments. C’est une culture concrète, une pratique vivante, un écosystème complexe qui suppose la participation des citoyens, l’équilibre de pouvoirs et de contre-pouvoirs, l’indépendance de la justice, des libertés d’expression et d’information, de réunion et de manifestation, une société mobilisée, un contrôle des gouvernants par les gouvernés… Sans compter le respect des opposants. 

Or c’est déjà la preuve d’une brutale régression démocratique, témoignant d’un état de panique plutôt que de sang-froid, qu’il soit presque devenu intolérable à certains qu’on puisse s’alarmer de cette brusque accélération sécuritaire, opérée sous le coup de l’émotion, pratiquement sans débats approfondis ni réflexion poussée. 

Que ses partisans soient, sur le moment, largement majoritaires dans notre monde politique, voire dans l’opinion, ne vaut pas jugement définitif : l’Histoire ne manque pas d’exemples où des positions très minoritaires dans l’instant ont préservé l’avenir, ses possibles et ses lucidités. 

Il n’y eut ainsi qu’une voix, une seule, celle du sénateur démocrate Russ Feingold, pour voter contre le Patriot Act, un mois après les attentats du 11 septembre 2001. Mais, un an plus tard, en octobre 2002, à la Chambre des représentants, ils étaient 133 (contre une majorité de 296) à s’opposer au recours à la force contre l’Irak. À prendre date par leur refus d’une politique affolée par l’idéologie, aux conséquences plus durablement catastrophiques que l’attaque à laquelle elle prétendait répondre : l’invasion d’un pays souverain, l’Irak, hier allié et armé face à l’Iran, qui n’avait aucun lien, idéologique ou logistique, avec les terroristes d’Al-Qaïda et qui ne menaçait le monde en rien, ne détenant plus d’armes de destruction massive. 

De cette législation d’exception et de l’aveuglement qui l’a accompagnée, entre délires étatiques et mensonges médiatiques, ennemi déshumanisé et guerre barbarisée, la démocratie américaine et le monde entier ont pu mesurer, depuis, l’immensité des dégâts, dont nous payons précisément le prix aujourd’hui, en France. 

Catastrophique, le bilan est sans appel : impuissance à juguler ce terrorisme totalitaire, qui n’a cessé d’étendre son champ d’action au point de revendiquer un territoire étatique aux moyens financiers considérables ; incapacité à faire reculer l’idéologie qui le cimente, cet islam sectaire wahhabite dont le premier foyer est l’Arabie saoudite, monarchie obscurantiste pourtant ménagée et toujours soutenue ; en revanche, large capacité à produire et aggraver les désordres dont Daech s’est nourri, par la destruction totale de l’État irakien, la brutalisation inimaginable de sa société, le demi-million de morts, au bas mot, des huit années d’occupation américaine (2003-2011), la plongée du pays dans une guerre de religions au sein même de l’Islam, entre sunnites et chiites. 

Ne pas apprendre de l’Histoire, c’est fragiliser l’avenir. 

Des ripostes qui, par agendas idéologiques ou tactiques, profitent des peurs pour des visées de politique intérieure, de popularité immédiate ou d’habileté politicienne, peuvent être lourdes de désastres à terme. 

Violenter la démocratie que l’on prétend défendre contre des adversaires qui la haïssent ; parler le même langage d’anéantissement, d’éradication et de destruction que ces derniers ; habituer notre propre société à baisser la garde sur les libertés fondamentales : non, ce n’est pas montrer notre force, mais prouver notre faiblesse. C’est se laisser prendre au piège des terroristes, tels des lapins aveuglés par des phares : épouser leur temporalité qui est celle d’un présent monstre, sidérant et paralysant, un présent sans passé ni futur. Un présent mort, inerte, sans espoir ni promesse. 

En assénant d’emblée, tel un axiome qui n’appellerait aucune démonstration raisonnée et informée, que « la France est en guerre », François Hollande a fait précisément ce choix, le 16 novembre, devant les parlementaires réunis en congrès à Versailles. Uniquement dévolu aux enjeux sécuritaires, son discours était doublement aveugle : aux causes, donc au passé ; aux solutions, donc au futur. 

Le seul horizon qu’il propose est l’immédiat de la guerre, non seulement au lointain mais au plus proche, ici même. C’est une perspective sans issue parce que sans mémoire. Indifférente aux contextes, généalogies et héritages qui ont façonné la menace, cette réponse présidentielle est de courte vue et de souffle court. 

Sous l’apparence de sa détermination, elle est comme hors sol : à la fois déconnectée des origines internationales du drame et, ce qui est plus grave, inconsciente des conséquences nationales de son entêtement. 

Aussi risque-t-elle fort de n’avoir d’autre avenir que la perpétuation, sinon l’extension, de la catastrophe comme l’annoncent déjà tous les spécialistes, chercheurs ou diplomates, connaisseurs de la région ou vétérans du renseignement, dont le constat est unanime : c’est un retour de boomerang qui, aujourd’hui, meurtrit la France. 

L’inédit qui nous saisit tous d’effroi, cette violence déchaînée contre une société ouverte et diverse, est porté par des décennies d’erreurs stratégiques, de l’Afghanistan à l’Irak. Elles sont nées d’anciennes logiques de puissance qui refusent de se mettre en cause en prenant en compte les nouvelles donnes d’un monde devenu multipolaire. Un monde plus imprévisible et plus insaisissable, issu des progressives émancipations des tutelles coloniales ou impériales, avec leurs zones d’influence ou leurs blocs d’appartenance. 

Fédérant une gauche conservatrice qui, si elle avait été au pouvoir, aurait sans doute suivi l’aventure américaine que refusa, en 2003, la droite chiraquienne, François Hollande persiste dans ce contresens tragique. Mais, ce faisant, il expose dangereusement une démocratie française déjà bien fragile tant elle est de basse intensité, mal armée pour résister aux tentations autoritaires, et, surtout, gangrénée depuis trente ans par la diffusion d’un imaginaire antirépublicain où l’identité supplante l’égalité, où la sécurité s’impose à la liberté, où la peur des autres détruit la fraternité des hommes. 

Quand l’erreur américaine a surtout malmené le monde, à raison de la puissance des États-Unis, la faute française risque surtout d’abîmer notre pays, de malmener sa démocratie, voire de donner la main à ses fossoyeurs. 

« Les noces sanglantes de la répression et du terrorisme » 

Pour dévaler un escalier, il n’y a que le premier pas qui coûte. La prolongation de l’état d’urgence, indissociable dans l’esprit de l’exécutif de sa perpétuation par son inscription dans la Constitution, est ce premier mouvement d’un désastre démocratique, non pas annoncé mais déjà en cours. 

Le spectacle du Premier ministre enjoignant les députés, supposés faire la loi, de ne pas céder au « juridisme » (lire l’article de Mathieu Magnaudeix) ou demandant à leurs collègues sénateurs de ne pas prendre le « risque » de saisir le Conseil constitutionnel, pourtant garant du respect de nos droits fondamentaux, est comme l’instantané de cette brutale régression. 

Dans l’esprit de nos gouvernants, l’état d’urgence signifie bien le congédiement de l’État de droit, illustré par le silence abyssal, sinon l’éclipse totale, de la ministre supposée garder les libertés, la garde des Sceaux, ministre de la justice. Plutôt qu’un raccourci momentané, permettant de faire face à des impératifs sécuritaires, c’est un court-circuit durable, accompagnant un recul des principes, réflexes et repères démocratiques (lire l’article de Lénaïg Bredoux). L’argumentaire qui justifie son imposition repose sur un mensonge factuel, doublé d’une irresponsabilité politique. 

La contrevérité, c’est l’affirmation que les forces de sécurité n’auraient pas, sans son adoption, les moyens de traquer les terroristes, avec toutes les possibilités légales de surveillance, de perquisition, d’arrestation exorbitantes du droit commun que réclame une situation d’urgence. 

Comme si la France ne disposait pas d’une législation antiterroriste spécifique, cadre répressif dense et sévère, révisé plus d’une dizaine de fois en dix ans, complété par une nouvelle loi il y a un an à peine et par la loi dite renseignement il y a moins de six mois. Comme si l’arsenal juridique n’avait pas cessé d’être renforcé, endurci, aggravé depuis les années 1980, et la première vague d’attentats de 1982, suivie de celle de 1986, puis par celle de 1995 (ici un bref récapitulatif). Comme si la question pertinente était l’adéquation de loi en vigueur et non pas l’efficacité des services de renseignement. Comme s’il suffisait de changer la règle pour s’exonérer de tout examen critique. 

À cette désinformation, faite pour habituer le pays au recul des libertés, le pouvoir ajoute la proposition sidérante, alors même qu’il sera en vigueur et pèsera de tout son poids sur la vie publique, de faire entrer l’état d’urgence dans la Constitution, aux côtés des pouvoirs exceptionnels déjà accordés par l’article 16 au seul chef de l’État et de l’état de siège prévu par l’article 36 pour les temps de guerre. 

Face à une question d’ordre public, fût-elle dramatique, aucune démocratie sûre d’elle-même, de sa stabilité institutionnelle et de sa solidité constitutionnelle, n’oserait une telle embardée : modifier, par opportunité, la loi fondamentale. Est-il besoin de rappeler qu’aussi liberticide soit-il, le Patriot Act américain est une loi provisoire, révisable et prolongeable à intervalles réguliers, soumise à évaluations et contrôles, enquêtes bipartisanes sur ses dommages collatéraux, etc. ? 

Mais le pire, c’est que ce coup de force se double d’une profonde irresponsabilité : le satisfecit donné par une majorité de gauche à l’agenda idéologique de la droite autoritaire, sinon de l’extrême droite. 

Extension de la déchéance nationale aux binationaux nés Français, même s’ils n’ont d’autre pays d’appartenance que le nôtre (lire l’article de Louise Fessard) ; autorisation donnée aux policiers de porter leurs armes hors du temps de service, et par conséquent d’en faire usage quand ils sont des citoyens ordinaires ; inclusion du « comportement », et non plus seulement des activités, pour autoriser des mesures privatives de liberté par simple suspicion ; généralisation des intrusions, surveillances, assignations à résidence, etc., hors de tout cadre judiciaire, par simple décision de police administrative ; pouvoirs exceptionnels donnés aux préfets et à leurs services dans l’application de dispositions dont l’équilibre ou la pertinence reposera sur leur seul discernement tant le simple soupçon, qui n’exclut pas le préjugé, y aura sa part ; aggravation du contrôle étatique, et donc de la censure d’Internet, tandis que la tentation d’un contrôle direct des médias eux-mêmes, et donc une régression de leur pluralisme, resurgit via un amendement parlementaire… socialiste (lire le billet de Mathieu Magnaudeix). 

 Tandis que l’État se libère ainsi du droit, préférant l’exception à la règle, la société est mise en congé, ou plutôt en quarantaine. Comment sérieusement imaginer que l’on puisse convier les électeurs aux urnes régionales alors même que l’on invite la démocratie à faire silence, à ne pas se rassembler, à ne plus tenir meeting, à ne pas défiler et manifester ? L’argument sécuritaire est utilisé pour fermer la société sur elle-même et vider l’espace public de sa substance. 

Alors que le défi climatique est un enjeu de civilisation, les autorités arguent des attentats pour fermer les frontières aux citoyens du monde qui se mobilisent pour cette cause universelle. Et les marches internationales de la COP21 sont d’ores et déjà interdites comme le sera, très probablement, toute manifestation de rue exprimant dissonances et dissidences. 

Ayez peur, et je m’occupe du reste, nous dit désormais le pouvoir, érigeant la défiance envers une société pluraliste, vigilante et mobilisée, en principe de survie et de durée. Les terroristes ne pouvaient rêver victoire plus symbolique : l’invite à déserter la démocratie et à déléguer aveuglément notre pouvoir pour mieux le perdre durablement. 

C’est cet engrenage que nous refusons car, plutôt que de nous protéger, il nous fragilise et nous expose. Loin d’être irresponsable, cette position de principe préserve l’avenir, en refusant que se perpétuent « les noces sanglantes de la répression et du terrorisme ». 

Cette injonction fut celle de l’écrivain et journaliste Albert Camus, en 1955, l’année même où fut inventé, par une loi du 3 avril, cet état d’urgence aujourd’hui imposé pour une durée de trois mois, ce qui ne s’était jamais produit depuis la guerre d’Algérie (1954-1962). Et peut-être pérennisé, demain, dans notre Constitution. Des Justes, pièce de 1949, à L’Homme révolté, essai de 1951, Albert Camus n’a jamais eu de complaisance pour le terrorisme. Quelle que soit l’accumulation de misères, de désespoirs et d’humiliations qui peut en être l’origine, il ne lui trouvait aucune excuse, condamnant un moyen d’action qui, invariablement « cesse d’être l’instrument contrôlé d’une politique pour devenir l’arme folle d’une haine élémentaire ». 

Son alarme de principe n’en a que plus de portée, d’autant qu’elle fut lancée sur la scène inaugurale du débat qui nous occupe aujourd’hui, dans un climat d’urgence dramatique. Camus, comme tous les démocrates sincères, c’est-à-dire tous les républicains véritables, s’alarmait d’une course à l’abîme où « chacun s’autorise du crime de l’autre pour aller plus avant ». 

Dans un contexte franco-algérien de guerre civile et de crise morale, dont les enjeux mémoriels ne sont pas sans lien avec nos défis présents, il pressentait combien l’aveuglement immédiat aux causes et aux solutions allait durablement faire le jeu du pire et des pires, dans les deux camps. De la chute d’une République (française) sous les coups de boutoir des ultras de la colonisation à la déchirure d’une Nation (algérienne) par la militarisation du mouvement indépendantiste, sans compter la banalisation contagieuse de la torture, la suite allait hélas lui donner raison. 

Mais en 1955, il pense qu’il est encore possible d’enrayer la machine infernale, et c’est pourquoi il redevient un temps journaliste à L’Express, avant de retourner au silence, dans l’incompréhension de ses propres amis, après l’échec de son appel à la « trêve civile », à Alger, en janvier 1956. 

L’Express était aussi la tribune de l’homme politique sans doute alors le plus lucide, Pierre Mendès France. Le 14 mai 1955, il y signait un appel à ne pas laisser la politique à ses professionnels. En ces temps aussi troublés que les nôtres, il appelait à une « mobilisation de la volonté populaire » face au risque de confiscation d’une « politique réservée aux initiés, chasse gardée des techniciens ». 

« La politique appartient au citoyen, si le citoyen veut la prendre », concluait Mendès France. C’est ce que nous faisons en refusant un état d’urgence dont l’idéologie guerrière nous dépossède de notre exigence commune : la démocratie. 

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/201115/la-democratie-n-est-pas-la-guerre

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Par Eric Zuesse– Le 12 novembre 2015 – Source Strategic Culture Foundation

Un article extraordinaire de Politico du 12 novembre, intitulé «Les attaques vont être spectaculaires », révèle que le directeur de la CIA George Tenet, et que son chef de l’anti-terrorisme, Cofer Black, avaient prévenu la Maison Blanche de l’attaque contre les tours jumelles, mais qu’on leur avait répondu : « Nous ne sommes pas tout à fait prêts à examiner cette question. Nous ne voulons pas lancer le compte à rebours. » Comme le journaliste de Politico, Chris Whipple, l’explique ensuite :  «(Traduction : ils ne veulent pas qu’un écrit montre qu’ils avaient été avertis)»

Ça ne pourrait pas être beaucoup plus grave. Bush savait que ça allait arriver, mais n’a rien fait pour l’empêcher. Il n’a même pas essayé. En d’autres termes, sa seule vraie préoccupation, à l’époque, était que ce soit fait d’une manière telle qu’on ne puisse pas prouver qu’il le savait – pour qu’il puisse nier qu’il avait laissé consciemment cela se produire. Il a bien insisté là-dessus. Et c’est ce qu’il a fait, il a toujours nié sa participation.

Whipple écrit ensuite:

Le matin du 10 juillet, le chef du département de l’agence qui surveillait Al-Qaïda, Richard Blee, a fait irruption dans le bureau de Black. Et il a dit : « Chef, ça y est. Le toit s’est écroulé » raconte Black. «Les informations que nous avions réunies étaient absolument incontestables. Les sources se recoupaient. Et c’était en quelque sorte la goutte qui faisait déborder le vase». Black et son adjoint se sont précipités dans le bureau du directeur pour informer Tenet. Ils sont tous tombés d’accord qu’il fallait organiser une réunion d’urgence à la Maison Blanche.

Cette réunion a eu lieu à la Maison Blanche. Mais avec Condoleezza Rice, la conseillère à la sécurité nationale et l’amie personnelle de Bush, et pas avec Bush lui-même – la possibilité de nier était l’obsession de Bush, et agir de cette façon permettait de la préserver ; si on apprenait un jour que cette réunion s’était tenue, Rice serait la seule personne à devoir se justifier. Elle protégeait le Président qui ainsi n’aurait pas à rendre de comptes sur le fait qu’il avait permis l’attaque – si un jour on lui en demandait.

En dépit de l’importance et de l’urgence du problème, Bush n’a pas jugé utile de venir en personne parler à Tenet et à Black, ni de les interroger. Black et Tenet ont été stupéfaits de sa réponse. Black a dit Politico : «Je continue à ne rien y comprendre. Je veux dire, comment est-il possible d’avertir ses supérieurs autant de fois sans que rien ne se passe ? C’est un peu comme dans La Quatrième dimension.» 1

Toutefois, lorsque la Maison Blanche avait dit : « Nous ne voulons pas lancer le compte à rebours », la réponse à ce mystère était déjà claire, et Black et Tenet étaient tous les deux des gens intelligents ; ils savaient ce que ça voulait dire, mais ils savaient aussi qu’ils se mettraient en danger s’ils venaient à dire publiquement quelque chose comme : La Maison Blanche avait l’intention de faire une déclaration du genre, « Nous ne savions pas que ça allait se produire » après les faits. Et c’est, bien sûr, exactement ce que la Maison Blanche a dit. Et elle continue à le dire : le successeur de Bush n’a aucun intérêt à changer de version ; le président Obama a lui-même menti au public, quand il a dit, par exemple, que les attaques du 21 août 2013 au gaz sarin en Syrie avaient été perpétrées par les forces de Bachar el-Assad, alors qu’elles l’avaient été par les forces qu’Obama soutenait – et il savait pertinemment que c’était elles qui l’avaient fait – ou quand il a dit que le renversement du gouvernement démocratiquement élu d’Ukraine (mais corrompu comme la quasi-totalité des derniers dirigeants ukrainiens), le président Viktor Yanoukovitch, en février 2014 était une révolution démocratique, et non pas un coup d’État américain que sa propre administration avait commencé à préparer au printemps 2013.

George W. Bush vient d’une famille de pétroliers et toute l’opération a tourné autour du pétrole. Un autre copain de Bush était Bandar Bush, le prince Bandar bin Sultan al-Saoud, le membre de la famille royale saoudienne qui était à l’époque ambassadeur du Royaume à Washington, mais qui par la suite est devenu le principal stratège international de la famille Saoud. Wikipedia, par exemple, dit de lui qu’« après la fin des tensions avec le Qatar sur l’approvisionnement de groupes rebelles [pour renverser Assad en Syrie], l’Arabie saoudite (sous la direction de Bandar) a détourné ses efforts de la Turquie pour les orienter vers la Jordanie en 2012 ; il a exercé des pressions financières sur la Jordanie pour pouvoir y développer des camps d’entraînement supervisés par son demi-frère et adjoint Salman bin Sultan. »

Le président Obama continue de protéger George W. Bush, et d’empêcher la famille Saoud d’être poursuivie pour être le principal bailleur de fonds des djihadistes («terroristes »), en maintenant au secret dans une prison fédérale l’homme qui avait servi Oussama ben Laden en tant que comptable d’Al-Qaïda et collecteur de fonds ; il se rendait surtout en Arabie saoudite, la patrie des Sunnites, mais aussi dans d’autres royaumes arabes sunnites, pour recueillir des dons en espèces de plusieurs millions de dollars pour la cause d’Al-Qaïda du djihad mondial, du liquide provenant, entre autres, du prince Bandar bin Sultan lui-même. Le comptable / collecteur de fonds a dit qu’ils payaient de gros salaires à leurs combattants. C’était des mercenaires tout autant que des djihadistes. Le comptable / collecteur de fonds a également dit que « sans l’argent des Saoudiens, rien ne serait possible ». Le témoignage du comptable / collecteur de fonds a été requis dans une affaire judiciaire initiée par des membres de la famille des victimes du 11 septembre, et même le président américain n’a pas réussi à l’empêcher, ou alors il s’en est servi pour signifier subtilement au roi saoudien que nous, les États-Unis, sommes le boss et que nous pouvons le faire tomber, si Obama décide de le faire. C’est seulement grâce à la collaboration des médias étasuniens que le secret du financement du mouvement de djihad international pourra désormais être gardé.

Mais l’aristocratie américaine ne veut certainement pas que le Président, dont ils sont propriétaires, le fasse ; après tout, les Saoud leur ont toujours énormément rapporté. Comme Thalif Deen de Inter Press Service l’a rapporté le 9 novembre 2015, «Le gros contrat d’armement d’environ 60 milliards de dollars d’armes avec l’Arabie Saoudite est considéré comme le plus gros de toute l’histoire des États-Unis. Selon le Government Accountability Office (GAO.) 2, l’organisme d’audit apolitique du Congrès des États-Unis, environ 40 milliards de dollars de transferts d’armes aux six pays du Golfe ont été autorisés entre 2005 et 2009, et l’Arabie saoudite et les Émirats Arabes Unis en ont été les plus gros bénéficiaires.» Les Saoud en achetaient plus que toutes les autres familles royales sunnites réunies, plus encore que les Thani qui contrôlent le Qatar. Ces deux pays et les Émirats arabes unis, tous des dictatures fondamentalistes sunnites, ont le plus contribué à faire tomber le leader chiite laïque de Syrie, Bachar al-Assad. L’aristocratie étasunienne a également bénéficié de longue date du soutien de la famille Saoud pour réaliser son vieux rêve de prendre le contrôle de la Russie.

Le 9 octobre 2001, juste après le 9 septembre, Le New York Times a cité Bandar Bush:

Ben Laden avait l’habitude de venir nous voir, quand l’Amérique, je dis bien l’Amérique, aidait nos frères moudjahidines en Afghanistan par l’intermédiaire de la CIA et de l’Arabie saoudite, pour se débarrasser des forces laïques communistes de l’Union soviétique, a déclaré le prince Bandar. Oussama ben Laden est venu nous dire : « Merci. Merci d’avoir fait venir les Américains pour nous aider ».

Bien que le communisme soit arrivé à son terme, le gouvernement de la Russie est toujours laïque, et la Russie est un concurrent de plus en plus sérieux pour les dictateurs pétroliers sunnites fondamentalistes sur les marchés pétroliers et gaziers internationaux (en particulier le marché européen) ; ainsi donc, les dictatures djihadistes et les États-Unis font cause commune dans le but de remplacer le gouvernement de la Russie pour le plus grand profit des aristocraties de toutes ces nations.

Et, de plus, les investisseurs de Lockheed Martin et d’autres fournisseurs du Pentagone tirent au passage un grand profit de la vente d’armement, etc. pour faire ce travail. Le président des États-Unis est leur meilleur commercial. Dans la Stratégie sécurité nationale 2015 3 du président Obama, le terme agression revient 18 fois, dont 17 fois en référence à la Russie. Il s’agit là de la mission qu’Obama assigne au ministère de la Défense des États-Unis et les États-Unis ne pourraient, soi-disant, jamais participer à une agression ; de fait, le terme agression n’est jamais appliqué aux États-Unis eux-mêmes. Par exemple, notre bombardement de la Libye pour se débarrasser de Mouammar Kadhafi, un allié de la Russie, était purement défensif, absolument conforme aux traditions du département de la Défense des États-Unis.

Voici un autre extrait de l’article du NYT de 2001 sur Bandar Bush :

Il a reconnu que la cause d’une partie de la rage des milieux islamistes radicaux est économique, et que les droits de l’homme étaient un luxe que certains pays arabes ne pouvaient pas se permettre. « Nous voulons d’abord que la plupart des gens aient assez à manger. Si nous y arrivons, alors il sera temps de s’occuper de tous vos fantasmes, à vous les Américains, » a-t-il dit.

Le roi saoudien est la personne la plus riche du monde, et de loin : il possède le gouvernement saoudien qui détient Saudi Aramco qui possède des réserves de pétrole de 260 millions de barils, ce qui à 40 dollars du baril, équivaut à 1 000 milliards de dollars ; et ce n’est qu’un début. Il faut y ajouter la richesse personnelle de personnes comme le prince Bandar, ou le prince Al-Walid Bin Talal Bin Abdulaziz Al Saoud – ce dernier est parmi les principaux actionnaires à la fois de Rupert Murdoch News Corp. et de Citigroup (et d’autres grandes sociétés). Donc, pour ce roi mille fois milliardaire et ces princes milliardaires, les « droits de l’homme sont un luxe que l’Arabie saoudite ne peut pas se permettre. »

Et voici quelque chose d’autre que Bandar Bush a déclaré au NYT:

« Dans une démocratie occidentale, si vous perdez le contact avec votre peuple, vous perdez les élections », a déclaré le prince Bandar. « Dans une monarchie, vous perdez votre tête. »

Résumons-nous : la raison pour laquelle le pote de Bush (et de la plus grande partie de l’aristocratie américaine), le prince Bandar, ne veut pas de la démocratie en Arabie Saoudite, c’est que c’est une monarchie et que tous les membres de la famille royale pourrait perdre leur tête si leur pays devenait démocratique. Ils veulent que «la plupart des gens aient à manger » dans leur royaume, mais ils ne veulent pas de « tous vos fantasmes à vous, les Américains ». Il leur faut d’abord construire des palais. Quand ils en auront assez (ce qui n’arrivera jamais), les Saoud laisseront les droits de l’homme entrer dans leur pays.

C’est aussi la raison pour laquelle chaque membre de la royauté doit contribuer généreusement aux fonds que les religieux saoudiens – le clergé le plus fondamentaliste de tous les pays à majorité musulmane – leur désignent comme étant saints, à savoir des groupes djihadistes comme Al-Qaïda et ISIS, qui ont pour objectif de propager leur religion dans le monde entier. Tout cela trouve son origine dans l’accord de 1744, que le clerc anti-chiite fanatique Muhammad ibn Abd al Wahhab et l’ambitieux chef de gang Muhammad ibn Saoud (le fondateur de l’Arabie saoudite) ont conclu, et qui a établi simultanément la nation saoudienne wahhabite et la secte wahhabite de l’Islam, qui ont une seule et même tête : les descendants des Saoud. Cet accord a été fort bien décrit dans le livre d’Helen Chapin Metz publié en 1992 au catalogue de la libraire du Congrès américain, Arabie Saoudite: une étude du pays. (C’est moi qui en souligne une phrase) :

«Manquant de soutien politique en Huraymila [où il vivait], Muhammad ibn Abd al Wahhab est retourné à Uyaynah [la ville où il était né], où il a rallié à lui plusieurs dirigeants locaux. Uyaynah, cependant, était tout près de Al Hufuf, l’un des centres chiites duodécimains de l’est de l’Arabie, et ses dirigeants se sont naturellement alarmés du ton anti-chiite du message wahhabite. En partie en raison de leur influence, Muhammad ibn Abd al Wahhab a été obligé de quitter Uyaynah et il est allé à Diriyah. Il avait auparavant pris contact avec Muhammad ibn Saoud, le chef de Diriyah à l’époque [à qui il avait insufflé sa haine des chiites], et deux des frères [de Saoud] qui l’avaient accompagné [Saoud] quand il [en accord avec les enseignements Wahhabites de la haine des chiites] avait détruit des monuments funéraires [qui étaient sacrés pour les chiites] autour d’Uyaynah.

En conséquence, lorsque Muhammad ibn Abd al Wahhab est arrivé à Ad Diriyah, les Al Saoud étaient prêts à le soutenir. En 1744, Muhammad ibn Saoud et Muhammad ibn Abd alWahhab ont fait le serment musulman traditionnel de travailler ensemble à établir un État dirigé selon les principes islamiques. Jusqu’à cette époque, les Al Saoud avaient été considérés comme des chefs tribaux traditionnels dont le pouvoir était fondé sur une autorité ancienne mais vague.

Muhammad ibn Abd al Wahhab a offert aux Al Saoud une mission religieuse clairement définie sur laquelle asseoir leur autorité politique. Ce sentiment de mission religieuse imprègne toujours clairement l’idéologie politique de l’Arabie saoudite des années 1990. Muhammad ibn Saoud a commencé sa mission à la tête d’une armée qui passait dans les villes et les villages du Najd pour éradiquer diverses pratiques populaires et chiites. La campagne a permis de rallier les villes et les tribus du Najd à la loi Al Saud-wahhabite. Dès 1765, les forces de Muhammad ibn Saoud avaient établi le wahhabisme – et avec lui l’autorité politique Al Saoud – sur la plupart du Najd

Donc : l’Arabie saoudite a été fondée sur la haine des musulmans chiites, et elle a été fondée sur un accord de 1744 entre un dignitaire fondamentaliste sunnite Wahhabite qui haïssait les Chiites et Saoud, un chef de bande impitoyable, un accord aux termes duquel le clergé accorderait aux Saoud la sainte légitimité du Coran ; et, en échange, les Saoud financeraient la propagation de la secte fanatique anti-chiite de Wahhab.

Tandis que l’aristocratie étasunienne veut, à tout prix, conquérir la Russie, l’aristocratie Saoudienne veut, à tout prix, conquérir l’Iran.

Voici ce que le prince saoudien Al-Walid ben Talal al-Saoud aurait dit à ce sujet le 27 octobre 2015, dans le journal Al Qabas du Koweït :

«De mon point de vue, le litige du Moyen-Orient est une question de vie ou de mort pour le Royaume d’Arabie saoudite, et je sais que les Iraniens cherchent à renverser le régime saoudien en jouant la carte palestinienne, et donc, pour déjouer leur complot, l’Arabie Saoudite et Israël doivent renforcer leurs relations et former un front uni pour contrecarrer le programme ambitieux de Téhéran.»

L’ennemi pour les aristocrates saoudiens n’est pas Israël, c’est l’Iran. Ils détestent les Iraniens, plus encore même qu’ils ne détestent les Russes. En fait, Talal a également dit ce jour-là : « Je me rangerai aux côtés de la nation juive et de ses aspirations démocratiques si une Intifada palestinienne (un soulèvement) se déclenche. » Les Israéliens haïssaient les Iraniens autant que les Iraniens détestaient les Israéliens, et le Prince Talal accueillait les Israéliens à bord dans sa mission de détruire l’Iran. Donc : les Saoud et Israël sont du même côté.

George W. Bush a continué la guerre de l’Amérique contre la Russie. Le 29 mars 2004, il a fièrement amené dans l’Otan, le club militaire anti-russe, sept nouveaux membres qui étaient tous auparavant des alliés de l’URSS et dans son groupe miroir de l’Otan, le Pacte de Varsovie. Ces sept pays sont : la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie.

Barack Obama a poursuivi cette politique anti-russe, le 1er avril 2009, en ajoutant l’Albanie et la Croatie puis en perpétrant un coup d’État en Ukraine qui a fait de ce pays un état fanatiquement anti-russe et anxieux d’adhérer à l’Otan. Obama a également fait tuer le libyen pro-russe, Mouammar Kadhafi, et a fait attaquer le syrien pro-russe Bachar al-Assad par les djihadistes armés par les familles royales d’Arabie saoudite et du Qatar

L’ami des familles royales arabes, Oussama ben Laden, a finalement été sacrifié sur l’autel de l’objectif suprême de l’alliance américano-saoudienne qui était d’éliminer le leader laïc pro-russe de l’Irak, Saddam Hussein, et d’engendrer (via le 11 septembre, etc.) l’hystérie collective qui a permis de faire passer des lois dictatoriales par le Congrès des États-Unis, et par de plus en plus de pays dans le reste de l’Empire américano-saoudien.

En outre, les industries militaires américaines se sont bien remises de l’effondrement boursier qui a précédé le 11 septembre, en grande partie grâce au succès de la campagne pour instiller la crainte de la Russie, à l’augmentation du terrorisme et à l’hystérie publique concomitante qui permet à un pays démocratique d’envahir et d’envahir encore pour tuer les combattants djihadistes que nos amis les Saoud et d’autres familles royales arabes sunnites financent.

Les Saoudiens sont actuellement très en colère contre Barack Obama pour avoir négocié sérieusement avec les Iraniens. Pour l’aristocratie américaine, la cible à détruire n’est pas l’Iran mais la Russie. Obama représente l’aristocratie américaine, pas l’aristocratie saoudienne. Les aristocraties étasunienne et saoudienne n’ont pas les mêmes priorités.

Mais leur alliance a été très efficace. Peut-être que, lorsqu’il a surpris et même choqué sa CIA en lui répondant : « Nous ne sommes pas tout à fait prêt à examiner cette question. Nous ne voulons pas lancer le compte à rebours », George W. Bush avait déjà discuté en privé avec son pote Bandar Bush, de la manière d’atteindre les plus importants objectifs des aristocraties étasunienne et saoudienne ; et qu’ensemble ils ont mis sur pied ce plan, bien avant que la CIA n’en ait pris connaissance. Cela semble être l’explication la plus vraisemblable de la réponse énigmatique de Bush, le 10 juillet 2001.

Historien d’investigation Eric Zuesse est l’auteur de They’re Not Even Close: The Democratic vs. Republican Economic Records, 1910-2010 et de CHRIST’S VENTRILOQUISTS: The Event that Created Christianity.

Traduit par Dominique Muselet

  1. La Quatrième Dimension (The Twilight Zone) est une série télévisée américaine de science-fiction (Wikipedia) ↩
  2. Le Government Accountability Office (GAO) est l’organisme d’audit, d’évaluation et d’investigation du Congrès des États-Unis chargé du contrôle des comptes publics du budget fédéral des États-Unis (Wikipedia). ↩
  3. https://share.america.gov/fr/la-strategie-de-securite-nationale-2015-une-feuille-de-route-pour-la-cooperation-mondiale/ ↩