¡Que se vayan todos! – voilà ce qui dit le mécontentement mondial

Par Naomi Klein
The Guardian, le 8 février 2009

article original : "¡Que se vayan todos! – that’s the global backlash talking"

Le monde ne se soulève pas seulement contre les élites qui gouvernent –
mais aussi contre le modèle du capitalisme dérégulé dans son ensemble


En regardant les Islandais taper sur des pots et des casseroles
jusqu’à ce que leur gouvernement tombe, je me suis souvenue d’un slogan
populaire des cercles anticapitalistes de 2002 : « Vous êtes Enron.
Nous sommes l’Argentine. »

Son message était assez simple. Vous – les politiques et les PDG qui
vous pressez aux forums économiques – êtes les cadres impitoyables et
les escrocs d’Enron (bien sûr, nous n’en connaissions pas la moitié).
Nous – la populace – sommes comme le peuple argentin, lequel, au milieu
d’une crise économique effroyablement comparable à la nôtre, est
descendu dans la rue en frappant sur des pots et des casseroles. Ils
scandaient : « ¡Que se vayan todos! » [Qu’ils s’en aillent tous] – et
ils ont forcé quatre présidents successifs à partir en moins de trois
semaines. Ce qui rend unique le soulèvement argentin de 2001-2002 est
qu’il n’était pas dirigé contre un parti politique en particulier ou
même contre la corruption en général. Sa cible était le modèle
économique dominant : ce fut la première révolte nationale contre le
capitalisme contemporain dérégulé.

Cela a pris du temps, mais de l’Islande à la Lettonie et de la Corée du
Sud à la Grèce, le reste du monde a finalement son moment ¡Que se vayan
todos!
Les matrones islandaises stoïques frappant sur leurs pots alors même
que leurs gosses mettent le frigo à sac pour trouver des projectiles
(des œufs, c’est sûr, mais des yaourts ?) font écho aux tactiques
devenues célèbres à Buenos Aires. Tout comme la colère collective
envers les élites qui ont saccagé un pays autrefois florissant et qui
pensaient pouvoir s’en tirer à bon compte. Ainsi que Gudrun Jonsdottir,
une employée de bureau islandaise de 36 ans, le dit : « J’en ai assez !
Je ne fais pas confiance au gouvernement, je ne fais pas confiance aux
banques, je ne fais pas confiance aux partis politiques et je ne fais
pas confiance au FMI. Nous avions un bon pays et ils l’ont ruiné. »

Un autre écho : à Reykjavik, les manifestants ne se laisseront pas
acheter par un simple changement de visage au sommet de l’Etat (même si
le nouveau Premier ministre est une lesbienne). Ils veulent des aides
pour les personnes, pas seulement pour les banques ; ils veulent des
enquêtes judiciaires sur la débâcle et une réforme électorale profonde.

On peut entendre des exigences similaires en Lettonie, dont l’économie
s’est contractée plus brutalement que n’importe quel autre pays de l’UE
et où le gouvernement vacille. Pendant des semaines, la capitale a été
secouée par les manifestations, dont une émeute à grande échelle, le 13
janvier, avec lancer de pavés. Comme en Islande, les Lettons sont
scandalisés par le refus de leurs dirigeants de reconnaître la moindre
responsabilité dans ce désastre. Interrogé par Bloomberg TV sur ce qui
a déclenché la crise, le ministre de finances letton a haussé les
épaules en disant : « Rien de particulier ».

Mais les problèmes de la Lettonie sont vraiment particuliers : la
politique qui a permis au « tigre de la Baltique » de croître à un
rythme de 12% en 2006 l’amène aussi à se contracter violemment, selon
les prévisions, de 10% cette année : l’argent, libéré de toute entrave,
sort aussi vite qu’il rentre, avec une grande part qui est détournée
vers les poches des politiciens. (Ce n’est pas une coïncidence si
beaucoup des grands invalides d’aujourd’hui sont les « miracles »
d’hier : l’Irlande, l’Estonie, l’Islande, la Lettonie).

En Lettonie, une grande partie de la colère populaire s’est concentrée
contre les mesures d’austérité du gouvernement – licenciements massifs,
services sociaux réduits et salaires du secteur public considérablement
réduits – toutes qualifiant la Lettonie pour un prêt d’urgence du FMI
(non, rien n’a changé). En Grèce, les émeutes de décembre ont fait
suite à la mort d’un jeune de 15 ans, abattu par la police. Mais ce qui
a conduit ce mouvement à se poursuivre, avec les agriculteurs prenant
la tête des étudiants, est une colère généralisée contre la réponse
donnée par le gouvernement à la crise : les banques ont obtenu 36
milliards d’euros de subventions tandis que les travailleurs ont vu
leurs pensions réduites et les agriculteurs n’ont quasiment rien reçu.

Malgré le désagrément causé par les tracteurs qui bloquent les routes,
78% des Grecs disent que les exigences des agriculteurs sont
raisonnables. De façon similaire, la récente grève générale en France –
déclenchée en partie par les plans du Président Sarkozy de réduire de
façon spectaculaire le nombre d’enseignants – a inspiré le soutien de
70% de la population.

Peut-être que le fil conducteur le plus solide de cette réaction
violente mondiale est le rejet de la logique de « la politique
extraordinaire » – une expression créée par le politicien polonais
Leszek Balcerowicz pour décrire comment, dans une crise, les
politiciens peuvent ignorer les règles législatives et se ruer vers des
« réformes » impopulaires. Le truc commence à être usé, ainsi que le
gouvernement sud-coréen l’a découvert récemment. En décembre, le parti
au pouvoir a essayé d’utiliser la crise pour foncer tête baissée dans
un accord de libre-échange hautement controversé avec les Etats-Unis.
Emmenant la politique des coulisses vers de nouveaux extrêmes, les
législateurs se sont enfermés dans la chambre afin de pouvoir voter à
huis clos, barricadant la porte avec des bureaux, des chaises et des
canapés.

L’opposition en a eu assez : avec des marteaux-piqueurs et une scie
électrique, ils sont entrés de force et ont organisé un sit-in de 12
jours dans le parlement. Le vote a été retardé, accordant plus de temps
pour le débat – une victoire pour une nouvelle sorte de « politique
extraordinaire ».
Le modèle est clair : les gouvernements qui répondent à une crise créée
par l’idéologie du libre-échange par une accélération de ce même
programme discrédité ne survivront pas pour raconter l’histoire. Comme
les étudiants italiens sont descendus dans la rue en criant : « Nous ne
paierons pas pour votre crise ! »

Traduit de l’anglais par [JFG/QuestionsCritiques]

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