Un plan de sauvetage pour les villes spéculatrices

L’Etat prévoit des milliards pour éviter que des collectivités n’entrent en cessation de paiement à cause de leurs placements.

Photo: la forêt suspendue, à Lille, en 2004

Par
où la crise va-t-elle arriver? Les villes seront-elles les prochaines
cibles de l’effondrement boursier? Les départements? Les régions?
Alerté depuis des mois, le gouvernement prépare un plan de sauvetage
des collectivités locales: « plusieurs milliards d’euros », selon une
source officielle.

Place Beauvau comme à Bercy, on suit en effet la situation de près.
L’estimation des encours de prêts pour les collectivités locales en
2008 s’élève à 67 milliards d’euros. Or, sur cette somme, 10 milliards
seraient des « produits toxiques », précise-t-on dans l’entourage de la
ministre de l’Intérieur, Michèle Aliot-Marie. L’agence de notation
financière Fitchratings estime, elle, ces produits toxiques à 20 à 25
milliards d’euros. En juillet, elle livrait le diagnostic suivant:

« Ces produits, qui comportent généralement des contrats
d’option très risqués, ont déjà entraîné certaines collectivités dans
une fuite en avant qui pourrait les mener jusqu’à l’insolvabilité. »

Car les principales banques manquent de liquidités pour faire face
aux demandes croissantes des collectivités locales, explique-t-on dans
l’entourage de MAM:

« En début de semaine, nous avons eu une réunion avec
les banques au ministère des Finances pour identifier les ressources :
il faut trouver plusieurs milliards. […] Les communes ont fait comme
dans toutes les entreprises, pour présenter des choses bien lissées. On
appelle cela la comptabilité optimisée. Mais lorsque les élus ont signé
ces prêts, ils sont en principe responsables. Personne ne vous oblige à
signer…»

Le gouvernement a tout de même décidé d’accélérer la mise en oeuvre
de son plan. Les collectivités sont un maillon essentiel de l’économie,
puisqu’elles assurent 75% de l’investissement public du pays. Si cette
machine tombe en panne, la France est potentiellement en banqueroute.
Un scénario noir jugé impossible par les observateurs, mais il faut
prévoir le pire. Or, ces dernières semaines, les banques multiplient
les refus de crédits.

A la communauté urbaine de Lille, 57% de la dette en produits complexes

L’information est passée inaperçue: le 25 septembre, le conseil de la communauté urbaine de Lille a voté la délibération « Réaménagement de la dette communautaire en 2009 ».
Vote à l’unanimité, sur la foi d’un rapport présenté par Martine Aubry.
Le texte s’achève par cette phrase mystérieuse qui autorise la
présidente de la CULM:

« A faire appel en cas de besoin à des index référencés
en devises étrangères de pays n’appartenant pas à la zone euro, dans la
mesure où ces devises présentent des taux attractifs et un risque de
change maîtrisé, et dans la limite de 15 % de l’encours de dette au
31/12/2008. »

Taux « attractif » ? Risque de change « maîtrisé » ? C’est la
deuxième fois que les élus autorisent la collectivité à prendre des
risques sur les marchés financiers. Et pas n’importe lesquels: le même
jour, dans la délibération «Recours aux instruments de couverture du risque de taux et de change en 2009», un chiffre est lâché:

«Au 31 décembre 2007 le portefeuille d’instruments de
couverture comprenait 48 contrats représentant un montant notionnel de
955 068 669,46 euros, soit 57,40 % du stock de dette.»

En clair, sur les 1,7 milliard d’euros de dette, 57% sont adossés à
des produits spéculatifs. Le banquier du Grand Lille? Dexia… la
banque qui assure les trois-quarts des crédits dédiés aux collectivités
territoriales françaises. L’adjoint aux finances de Lille, Pierre de
Saintignon, assure que les produits structurés ne représentent que 30%
de la dette (160 millions d’euros):

« Nos produits structurés sont des produits plutôt
simples (essentiellement des taux fixes bonifiés avec des barrières sur
les taux variables) et nous ne disposons pas de produits basés sur la
pente de la courbe des taux (qui ont été les produits les plus risqués
ces derniers mois) ni de produits exotiques sur le change. »

L’argentier de Lille n’en dira pas plus: il négocie en ce moment avec les banques.

Des prêts indexés sur les produits les plus volatiles

Pour comprendre, il faut revenir trois ans en arrière. A partir de
2005, les fertiles cerveaux du trading imaginent de lancer sur le
marché des collectivités locales de nouveaux produits. A l’époque, les
taux d’intérêts sont encore très bas. Les communes présentent un très
bon facteur de risque et surtout elles sont de plus en plus endettées.
La recette des banquiers pour réduire cette dette? Parier sur les
« taux structurés ».

Les gros établissements de la place (Dexia, Crédit Agricole, Caisse d’Epargne) proposent à leur client ces prêts très spéciaux:

  • Les taux fixe à barrière désactivante. Ces
    contrats prévoient une période de grâce (ou de bonification) de deux ou
    trois ans durant laquelle le taux applicable à l’emprunt est inférieur
    au coût de l’argent. Puis, une fois la « barrière » désactivée, le taux
    d’intérêt est calculé sur la base d’un autre indice européen, type
    Euribor, mais sans être « capé », c’est-à-dire sans limite…

  • Puis, des contrats de deuxième génération sont
    apparus -appelés « taux à effet de levier »- ils proposent la même
    chose et cette fois-ci le taux de référence n’est plus un indice, mais
    un calcul d’indice. En clair, un produit hautement sophistiqué comme
    l’écart entre deux taux, une option sur des cours de matières
    premières… bref, un indice hautement volatile.

Lyon a même indexé certains de ses prêts sur le cours du baril de
brut. Concrètement, le risque avec ce type de prêt est de voir passer
un taux de 3 à 10% ! Une perspective qui n’est plus si chimérique avec
les soubresauts de ces dernières semaines.

Le
maire (PS) de Saint-Etienne
s’en est aperçu au printemps dernier, après
un audit financier des comptes de sa ville soupçonnant une gestion
hasardeuse de son prédécesseur UMP. Une véritable aberration pour
Maurice Vincent… car à partir de 2011, Saint-Etienne plonge dans
« l’inconnu »:

En juin, Maurice Vincent alerte les cabinets de Christine Lagarde,
ministre des Finances, et Michèle Aliot-Marie, ministre de l’Intérieur,
leur enjoignant de prendre des mesures réglementaires pour interdire ce
type de prêts. Il n’a jamais reçu de réponse.

A Tulle, Hollande a choisi un prêt de pente en 2007

Qu’elles soient de droite ou de gauche, ces municipalités ont fait
un pari très risqué sur l’avenir. Avec l’immense avantage de pouvoir
afficher, juste avant les élections, une réduction substantielle des
charges financières. Une sorte de brevet de bonne gestion, quitte à
jouer à la roulette sur les années suivantes. L’exemple de Tulle est
emblématique.

En juillet 2007, la ville corrézienne contracte, sous l’égide de son
maire François Hollande, un prêt de 6,7 millions d’euros (pour une
dette globale de 29,5 millions) à un taux fixe de 3,65% sur vingt ans,
à condition que l’écart entre les taux à un an et les taux à trente ans
reste positif. Dans le jargon de la finance, c’est un prêt de pente sur
la courbe des taux. « Une gestion dynamique de l’endettement »,
commente Laurent Bourgès, directeur général des services.

En juin 2008, la courbe des taux s’inverse. Catastrophe, le taux
« fixe » de 3,65% s’envole. Tulle renégocie alors son contrat avec
Dexia. Elle obtient une garantie de taux fixe pour 2008, un passage à
4,3% pour 2009 et pour 2010… un retour aux conditions du premier
contrat ! «Nous étions avec Dexia hier, ajoute Laurent Bourgès, et
heureusement les courbes se sont recroisées il y a une semaine. » Cette
fuite en avant est la seule solution possible. Pour repasser sur un
taux fixe, la banque exigeait 6 à 7% de taux d’intérêt.

Des collectivités notées sur les marchés financiers

Tout un business s’est développé autour de ces contrats. A commencer
par celui de la notation financière. Fitchratings est l’une des
premières à avoir mis en place une liste mensuelle de cotation de communes.
Objectif : fournir aux investisseurs un outil complet pour évaluer les
opportunités du marché. David Diano, analyste chez Fitchratings,
reconnaît que ces montages ne sont pas toujours très limpides pour les
clients:

“Dans les plus grosses collectivités, on a souvent des
équipes plus aguerries aux risques financiers, dans les plus petites,
on peut en douter. Le contenu de ces contrats est rarement rendu
public.”

Des petites communes comme Pont Saint-Esprit (Gard) ou Monteux
(Vaucluse) ont cédé aux sirènes des produits structurés. Elles seraient
plus nombreuses qu’on ne le croit. « Ces petites villes ne souhaitent
pas communiquer, explique André Robert, délégué de l’Association des
petites villes de France, car elles auront alors plus de difficultés
pour négocier avec les banques. » Le 8 octobre, l’APVF a écrit au Premier ministre pour sonner l’alarme. Là encore, pas de réponse.

Le cabinet indépendant Public Evaluation System (PES) propose un autre palmarès,
sur les grandes villes, les départements et les régions. Ici, pas de
note, mais un classement des meilleurs profils financiers. Dans le
palmarès 2008 des grandes villes, on trouve en queue de classement :

  • Grenoble
  • Tours
  • Mulhouse
  • Reims
  • Marseille

Marseille… l’une des villes les plus endettées de France: en 2006,
sa dette s’élevait à 2290 euros par habitant, pour une moyenne dans sa
catégorie de 995 euros. Marseille, où les emprunts financent certaines
dépenses de fonctionnement, ce qui est théoriquement interdit. Quelle
est la part des prêts exotiques dans cette dette? L’information est
quasiment impossible à obtenir. Céline Moyon, consultante de PES, s’est
souvent heurtée à cette opacité :

 « Dans une délibération de conseil municipal, vous
n’avez pas tout le détail du contrat, au nom du secret industriel et
commercial. La seule obligation légale est de faire apparaître dans les
annexes du compte administratif, en fin d’année, la liste des
opérations de couverture (si elles ont eu lieu), le nom de
l’établissement bancaire, les gains et les pertes. »

Maurice Vincent, pourtant professeur agrégé d’économie, avoue
n’avoir compris les complexes montages de Saint-Etienne qu’après
l’audit réalisé par des spécialistes en finance publique.

Un risque de placement sous tutelle

En fin d’année, les règles comptables obligent les collectivités
locales à équilibrer leurs comptes. Avec l’argent des banques. Face à
la crise financière et à la rareté des liquidités, peut-on imaginer des
faillites ?

A priori, non, répondent en choeur les protagonistes. Le risque,
souligne Maurice Vincent, est plutôt de voir les villes en difficulté
passer sous tutelle de la Chambre régionale des comptes, si elles se
retrouvent en cessation de paiement:

Chez Fitchratings, David Diano se montre nettement moins optimiste :

“Nous n’excluons pas de voir des entités en très grande difficulté. Cela sera d’autant plus probable que la collectivité :

  • a une dette importante
  • a une marge de manoeuvre fiscale et budgétaire faible
  • a dans ses emprunts une part importante de produits structurés”

La liste des villes au bord du gouffre est entre les mains du
gouvernement, mais pas question de la rendre public : « Pas
d’affolement, nous sommes attentifs », répète-t-on à l’envie, comme
pour se convaincre que le pire n’est jamais sûr.

A lire aussi :

► La note de conjoncture de Dexia de septembre 2008, assez alarmante.

► La note de Fitchratings de juillet 2008 «L’abus de produits structurés met certaines collectivités locales françaises dans une situation à haut risque».

Publicités